Un voyage. Un village. Des cris. Encore un voyage. Encore des cris.
Annael ne voyait plus les villages. Chaque halte répétait la précédente, chaque b?cher se confondait. Les cris de la traque s'élevaient tandis que le bois s’empilait avec fracas. Bient?t, l’odeur acre de la fumée se mêlerait à celle de la chair fondue et la graisse ferait grésiller les braises. La suie s’incrusterait jusque dans sa peau, un linceul de cendres qu’il emporterait avec lui. Une nouvelle strate sous laquelle il devrait vivre.
Puis, aussi vite qu’ils étaient arrivés, ils repartiraient, laissant derrière eux un foyer encore chaud et des petits os calcinés.
Alors que la place s’emplissait, l’habituel fond sonore de hurlements enfla. Sous la pression des Protecteurs, le village Mirdja? se referma sur lui-même et les fouilles commencèrent. Peu à peu, la clameur de mort céda la place à un souffle retenu, brisé seulement par les sanglots et le craquement du bois sec.
Un fracas plus violent réinjecta un sursaut dans la cacophonie : une mère aux joues striées de larmes tentait d’arracher son enfant des bras d’un Protecteur. Annael ravala un soupir et leva la main. Sans un mot, les Protecteurs resserrèrent l’étreinte autour du peuple. Les batons matèrent le ch?ur de l’horreur, réduisant la foule à un cri unique, animal.
Annael leva les yeux vers les sommets de Miantiari, cherchant un ancrage, un horizon qui ne soit pas taché de suie. Mais le poids de ce cycle-lune l’écrasait. Sous la main du Darrarch, il était réduit à une ombre mécanique, un rouage poli jusqu’à l’éc?urement. L’absence de ses frères creusait en lui une douleur sourde. Son ancienne normalité lui manquait, au point qu’il en venait à regretter les miasmes politiques et les intrigues suffocantes de la Maison.
Ravalant l’aigreur qui lui br?lait la gorge, il fit un pas de c?té pour éviter une langue de feu que le vent rabattait vers lui. Une braise s’était posée sur son épaule. Il la fixa un instant, puis la chassa d'un geste avant qu’elle ne dévore le cuir végétal de sa tenue de Shorghbrachk, quand un claquement de langue attira son attention.
Annael figea ses traits et laissa ses sens basculer. Le monde sembla se rapprocher tandis que sa vue s’affinait et que son ou?e s’ouvrait. Il se tourna avec lenteur. Près des granges, un Protecteur attendait.
— Combien ?
— Six, Shorghbrachk.
Annael hocha la tête, la gorge serrée par un rire amer. Six. C’était trop pour un petit village de Mirdja?s.
Son Second, Tétui, accrocha son regard. Nul besoin de mots, l’habitude suffisait. D’un bref signe de tête, Tétui s’éloigna pour verrouiller le périmètre et les Protecteurs resserrèrent encore les rangs.
Annael siffla un coup et le cortège émergea de la grange.
Alors que la procession atteignait la place, une mère s’élan?a, venant s’écraser contre le mur de Protecteurs. Elle hurlait vers le plus jeune, un enfant de cinq cycles-lunes qui se débattait dans l’étreinte de fer d’un Protecteur, cherchant à rejoindre la chaleur de son sein. Les plus agés, eux, ne luttaient pas. Ils pliaient déjà sous le poids de l’inéluctable car la réputation de l’Exécuteur le précédait. Annael n’avait pas besoin d’entendre l’histoire, il en connaissait déjà la fin. Il était une tra?née de terre br?lée sur les Terres du Darrarch. Une ombre de cendres portée d’un village à l’autre.
Un tueur d’enfants.
Il grima?a à cette idée et scruta le visage de ses Protecteurs. Si cette procession l’absorbait parfois dans une transe hypnotique, il exigeait d’eux un détachement absolu. Il surveillait donc régulièrement car quand le fardeau devenait insoutenable, quand la culpabilité broyait leur raison, ils n'avaient d’autre choix que d’appeler la Folie du sang, seule échappatoire à leurs émotions torturées. La seule option était alors de les abattre. Leur ame était libérée de sa prison de chair et condamnée à une éternité d’errance dans les Orimiths : en punition de leurs actes, le cycle de la renaissance était brisé à jamais.
Il était satisfait de découvrir des visages durs quand le Protecteur qui portait l’enfant, paré lui aussi de son masque le plus lisse d’impassibilité, avan?a vers le brasier. Le craquement sec de la nuque se perdit presque dans le crépitement du bois. Le corps fut jeté dans les flammes d’un geste machinal.
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Le monde figé se déchira.
Annael ne détourna pas le regard, mais ses narines frémirent quand l’odeur de chair caramélisée satura l’air. Il diminua son odorat, étirant encore un peu sa vue. Les capacités Valindra?s étaient parfois une bénédiction puisque l’odeur se fit subtile au lieu d’éc?urante. Alors que la file s’amenuisait, un mouvement près d’une grange aux poutres disjointes mena?ant de s’effondrer, attira son attention. De son ombre, deux Protecteurs en sortirent, tra?nant un enfant frêle.
Annael fron?a les sourcils. Un autre. Un corps maigre, un regard éteint et, surtout, une marque de naissance sombre qui s’étirait autour de ses yeux en un stigmate qui avait signé son abandon. Une moitié de sang Gordjan, un sang maudit que le Darrarch convoitait. Parmi les dix races d’Alundil, aucune n’engendrait plus de puissance que celle de la race affranchie des entraves imposées aux autres. Même avec le Voile posé par le Darrarch. Une pièce vivante à cet age était une rareté absolue.
D’un signe de tête, il envoya Tétui. Son Second préleva une goutte de sang au cou de l’enfant à l’aide de sa bague Valindra?. Au frisson de l’enfant répondit l’exaltation de Tétui : la puissance du sang était confirmée, son destin était scellé, bien qu’une vie au service du Darrarch ne soit pas une survie mais une agonie prolongée. Annael aurait voulu lui conseiller de se donner la mort, puisque lui-même avait grandi dans l'école du Darrarch bien que, et heureusement pour lui, on avait jugé plus intéressant de l’envoyer sur le terrain. De nombreux autres enfants n’avaient pas eu cette chance. Tétui et lui faisaient partie des outils utiles, ceux dont l’ame n’avait pas été totalement drainée, ceux qui n’étaient pas liés à son pouvoir jusqu’à ce que pourrisse leur enveloppe de chair. Leurs regards s’accrochèrent un instant, mesurant le poids de leur chance, avant d’être arrachés par la fureur de la foule.
— Vous ne pouvez pas le sauver, lui !
— C’est une abomination !
— Gordjan ! Enfant maudit !
La rage enfla dans un crescendo de haine, un grondement qui faisait trembler le sol. Les pierres commencèrent à pleuvoir. Dans un sursaut de survie, l’enfant s’enroula autour du bras de son Protecteur. Tétui essaya de leur venir en aide mais fut balayé par la marée de villageois.
Annael libéra sa nature Valindra?. Il rééquilibra ses sens, activa sa vitesse et disparut. Il se rematérialisa au c?ur de la mêlée, glissant dans la bataille, enfin dans son élément. Il esquiva les poings et les griffes avec une grace létale, repoussant la foule pour en extraire Tétui et l'enfant. L’adrénaline monta. Et avec elle, l’excitation du combat, le désir de la chair. Il s’en gorgea, respirant l’odeur du sang qu’il faisait couler, savourant les craquements des os sous ses poings. Après des cycles-lunes de passivité, son corps se délia en une danse de violence.
Il se rapprochait de Tétui quand le fourmillement coutumier lui vrilla l’arrière du crane, allumant un feu derrière ses yeux. Cette présence poussait, désireuse de se joindre à lui, profitant de l’ivresse de sa violence pour s'engouffrer dans la brèche de ses sens ouverts. Il la repoussa, mais elle insista, déferlante d’une noirceur qui exigeait la possession. Annael dut se battre contre lui-même, érigeant en urgence des digues mentales pour ne pas sombrer, pour rester ma?tre de ses propres gestes. Le monde extérieur s'effa?a. Les cris des villageois devinrent un bourdonnement lointain. Durant un battement de c?ur, l'Exécuteur n'était plus sur la place du village, mais noyé dans son propre ab?me, occupé à repousser son ombre.
C'est dans cette faille, dans ce silence intérieur où il s'était barricadé, que la lame trouva son chemin. Il ne la vit pas venir, ne sentit pas l’air se fendre. Il ne per?ut que l’intrusion brutale dans sa chair, le crissement du métal contre ses os.
Ramené brutalement, il plongea son regard dans celui de la femelle, peinant à reconna?tre la mère du tout petit, du premier qu’il avait offert aux langues de flammes. Dans un dernier sourire au milieu des larmes, elle imprima une torsion qui perfora le poumon avant de se laisser engloutir par la foule. Il arracha la lame avec l’insensibilité qui caractérisait l’habitude. Pourtant, le soulagement ne vint pas. Au contraire, une br?lure corrosive, bien plus terrifiante que le tranchant de l’acier, se propagea à l'intérieur de la plaie.
La lame était souillée.
Il sentit le processus s’enclencher à une vitesse effroyable. Là où le métal avait mordu, ses chairs commencèrent à se putréfier dans un bouillonnement qui empestait la charogne. Sa main parcourut sa ceinture. Quand ses doigts sentirent la chaleur du cherzit, il s’empara de sa dernière fiole, en fit sauter le bouchon et engloutit le sang. Un sursaut désespéré, puisque rien ne pouvait guérir l’empoisonnement au sang animal.
Il sentit le conflit entre les deux essences dans son corps.
Le monde se voilà d’une brume de sang.
Il n’avait plus qu’une idée en tête.
Tuer.
Tout le monde.

