En entrant, la chaleur me gifle.
Un souffle dense, saturé de parfum sucré, de sueur et d'un encens si lourd qu'il semble coller à la peau.
Les néons rouges clignotent faiblement, tremblant comme des braises sur le point de mourir. Le sol colle sous mes semelles, chaque pas résonne trop fort.
Des rires étouffés montent d'un coin de la salle. à une table, un homme en costume trop cher cache mal son alliance, les doigts serrés autour d'un verre à moitié vide. Deux h?tesses lui parlent tout bas, sourire figé, gestes fluides comme des pantins bien dressés.
Plus loin, un autre client, la cinquantaine, visage fatigué, regard vide, rit à une blague qu'il n'a pas écoutée. Il hoche la tête machinalement, avale une gorgée sans quitter la jeune femme en face des yeux.
Elle, elle ne rit pas : elle observe. Comme si elle évaluait autre chose que son portefeuille.
Dans un coin, un trio : deux cadres au col blanc et leur "collègue" du soir, une rousse qui fait mine d'écrire sur un carnet alors qu'elle ne note rien. L'un d'eux parle chiffres et contrats, l'autre la regarde comme une équation insoluble.
Le tremblement dans une main, la peur qui passe dans un regard, l'instant où quelqu'un ment sans même ouvrir la bouche.
Ici, tout est... décalé.
L'ambiance para?t normale, presque chaleureuse, mais les visages ne mentent pas.
Les clients sourient sans le sentir. Les h?tesses sourient parce qu'elles y sont obligées.
Et pourtant, personne ne semble rien voir.
Mara enlève ses lunettes, puis sa veste. Sans elles, son visage se relache. Moins dur, presque serein — comme si cet endroit, étouffant pour moi, était pour elle un retour à la maison.
— Assieds-toi là, souffle-t-elle, désignant une banquette à moitié dissimulée derrière un rideau épais. Une fille va s'occuper de toi.
Une voix rauque s'élève du fond :
— Mara, c'est quoi ?a encore ?
— J'ai ramené un nouveau pigeon, répond-elle sans hésiter.
Un éclat de rire gras fend le brouhaha, vite suivi d'une voix féminine, sèche comme un coup de talon :
— On n'appelle pas les clients comme ?a, espèce d'idiote !
— Tss, t'occupes, réplique Mara, et elle dispara?t vers le comptoir.
Je m'assois, raide, sur la banquette. La musique pulse faiblement — des basses étouffées, organiques, comme un c?ur qu'on essaie d'oublier. Dans le miroir en face, la lumière rouge déforme mon reflet jusqu'à le rendre méconnaissable.
Quelque chose cloche ici.
Et j'ai bien l'intention de savoir quoi.
Je m'affale un peu plus sur le canapé trois places, le cuir froid aspirant la chaleur de ma veste. Mes yeux suivent Mara à la trace, essayant de comprendre ce qu'elle trafique au comptoir.
— Eh bien, eh bien... murmure une voix derrière moi.
Je sursaute à peine. Une femme s'avance, silhouette souple, cheveux sombres qui glissent sur ses épaules. Son parfum est si fort qu'il semble envahir l'air avant elle.
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Ses talons claquent mollement sur le sol poisseux.
— Alors, toi, le nouveau... tu t'ennuies déjà ?
Je relève la tête, un sourire nerveux au coin des lèvres.
— Non, je teste la résistance du mobilier. Il tient bien pour l'instant.
Elle rit, bas et chaud. Ce n'est pas un rire : c'est une note calculée.
Ses yeux me détaillent, s'accrochent à mes gestes. Moi, je jette encore des coups d'?il vers le comptoir, où Mara parle à quelqu'un, agitée.
— Tu l'observes trop, souffle-t-elle en s'approchant.
— Quoi ?
— Ton attention devrait être ici, pas là-bas.
Avant que j'aie le temps de répondre, elle attrape mon visage entre ses mains glacées et le tourne vers elle.
— Pourquoi tu regardes ailleurs ? Tu crois qu'elle vaut plus que moi ?
Je garde mon calme, à moitié amusé.
— Disons qu'elle a l'air plus concentrée que moi.
Son sourire se fige. Elle penche la tête, ses doigts glissant jusqu'à mes tempes.
— Détends-toi...
Sa voix se fait velours.
Quelque chose traverse l'air — un souffle lourd, comme si le monde retenait sa respiration.
Mon corps veut lacher, mes pensées se floutent un instant... puis plus rien.
Je ne comprend pas.
Elle fronce les sourcils, tente à nouveau, un peu plus fort.
— Détends-toi, je t'ai dit.
Le silence s'épaissit. Mes yeux restent clairs, lucides.
— C'est pas normal... murmure-t-elle, à peine audible.
Pour résister à ?a, il faudrait être soit déjà sous contr?le, soit...
Son regard s'écarquille, la phrase meurt dans sa gorge avant de jaillir en cri :
— MARA ! MARA A RAMENé UN AUTRE CONTRACTANT ?!
Le mot résonne, lourd, étranger.
Autour de moi, des têtes se tournent. Des murmures, des pas précipités. Des silhouettes sortent de l'ombre.
— Je... je sais même pas ce que c'est qu'un contractant, balbutié-je.
Et pourtant, personne ne me croit.
Le rire qui flottait quelques secondes plus t?t s'éteint comme une radio qu'on coupe. Soudain, tout le monde me regarde pareil : pas de curiosité, pas d'amusement — juste une froideur tranchante. Le silence dans la pièce devient une lame.
— Pourquoi t'es venu ici ? lance une voix glaciale.
— Comment ?a ? Je comprend pas haha. Ricanais-je nerveusement.
On dirait une mauvaise plaisanterie. Les visages autour de la banquette se rapprochent sans bruit. Des yeux me sondent comme on teste un fruit pourri. Une main fine. J'entend une femme l'appeler Isolde, je crois. Elle attrape ma manche et m'oblige à me redresser. Sa poigne est ferme, pas violente, mais pleine d'intention.
— Qui t'a pris comme pigeon ? demande-t-elle, froide. Avec qui as-tu passé contrat ?
Le mot tombe lourd, comme si chaque syllabe paralysait un peu plus l'air. Je sens une sueur froide me monter le long de la nuque. Mon cerveau essaye de dégager une plaisanterie, une pirouette, mais tout est trop sérieux pour que ?a marche.
— Je... je sais pas de quoi vous parlez, j'essaie. — Ma voix sonne plus haute et plus étrangère que prévu.
Une autre femme, droite comme un couteau, s'avance. Elle a les traits tirés, l'humeur d'une juge. Elle allonge la main et, sans cérémonie, attrape mon poignet. Elle le retourne.
— Montre-moi la paume, ordonne-t-elle.
Je retiens un rire nerveux qui se transforme en hoquet. Ils cherchent une marque ? Un tatouage ? Un sceau ? J'ai la bouche sèche. Mes doigts tremblent un peu et ?a suffit à les convaincre encore plus.
— Si t'es venu pour nous nuire, t'aurais pu choisir un autre endroit, dit Isolde, et il n'y a aucune pitié dans sa voix. elle ajouta : Pourquoi amener un intrus d'une autre école ici ? Tu veux provoquer une guerre d'adeptes?
La phrase m'arrache un rire qui sonne faux.
— écoutez, je pensais juste suivre Mara qui avait l'air normale, je... je suis pas un espion.
Un murmure parcourt la salle, et un type au fond ricane — pas dr?le. Quelqu'un me pousse légèrement vers l'avant ; je glisse, pris au piège, coincé contre la banquette. Leur regard devient une colonie d'insectes qui fouillent la peau à la recherche d'une faille.
— Qui est ton démon ? demande la femme-juge, comme si c'était la question la plus naturelle du monde. — Dis-le. Maintenant.
Mon estomac se contracte. J'entends mon propre c?ur, pas la musique, pas les rires lointains, seulement ce battement qui explose dans ma poitrine. Je n'ai aucune idée de la réponse. Les mots me manquent. Comment on répond à une question pareille sans s'emmêler ?
Je sens l'air se raréfier. Tout devient minuscule : la couture de ma veste, la poussière dans une fissure du cuir du canapé, la forme d'un néon qui tremble. La peur est là, concrète, comme un poids posé sur ma poitrine. Ils me scrutent en attente, affamés.
— Je... je ne sais pas ce qu'est une école, je crache finalement, désespéré.
On aurait dit que je venais d'avouer un crime. Les regards se durcissent, on n'entend plus que des respirations. Quelqu'un murmure : ? Pas possible. ? Un autre souffle : ? Un contractant d'une autre école... ?
Mara est là, derrière le comptoir, immobile. Son visage ne trahit rien que je puisse lire. Et moi, au milieu de ce cercle, je réalise pour la première fois à quel point je suis petit et combien ils semblent savoir déjà quoi faire si je les ai menacés sans le vouloir.

