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CHAPITRE 4 La chasseuse et le cuisinier

  CHAPITRE 4

  La chasseuse et le cuisinier

  La dernière portion de soupe refroidissait dans le bol.

  Autour de moi, l’auberge s’était vidée. L’heure de pointe — si on peut appeler ?a une heure de pointe quand le plat principal est un crime contre l’humanité — était passée depuis un moment. Les six portions avaient trouvé preneur en moins de vingt minutes. J’en avais demandé 10 PC, le double de ce que l’aubergiste demandait pour son rago?t infecte. Le guerrier au bouclier cabossé en avait acheté deux. Un archer m’avait payé le double parce qu’il n’avait pas de monnaie et qu’il ? ne pouvait pas attendre ?. Un mage avait go?té une cuillère, avait fermé les yeux, et m’avait dit :

  ? ?a fait trois jours que je suis ici et c’est la première fois que je mange quelque chose qui ne me donne pas envie de déconnecter. ?

  Il restait une portion. Une seule. Je l’avais gardée pour moi, par réflexe — un cuisinier mange toujours en dernier, c’est la règle non écrite de toute brigade qui se respecte. Mais avant que j’aie le temps de porter la cuillère à ma bouche, la porte de l’auberge s’est ouverte avec un courant d’air frais qui sentait la forêt, la terre humide, et vaguement le sang.

  Elle est entrée comme elle faisait tout : sans bruit et sans permission. Ses cheveux auburn étaient en désordre, une feuille morte coincée derrière l’oreille, et elle avait une éclaboussure de boue sur la joue gauche qui aurait pu passer pour du maquillage de guerre.

  Elle a balayé la salle du regard, m’a repéré dans mon coin cuisine, et s’est dirigée vers le comptoir. Gormund a entamé son numéro.

  ? Bonsoir ! Bienvenue au Sanglier écorché ! Que puis-je… ?

  ? Ouais ouais. Un verre d’eau. ?

  Elle s’est assise sur un tabouret, a posé ses prises sur le comptoir avec un bruit mat, et a levé le nez.

  ? Qu’est-ce que c’est que cette odeur ? ?

  Gormund a ouvert la bouche pour répondre — probablement quelque chose sur son ? meilleur rago?t de Heavenburg ? — mais élisabeth ne regardait pas dans sa direction. Elle regardait dans la mienne.

  ? Toi. Le cuisinier. C’est toi qui as fait ?a ? ?

  ? Soupe de légumes. Il en reste un peu au fond de la marmite si tu veux go?ter. ?

  Elle m’a dévisagé. Puis elle a regardé la marmite.

  ? Combien ? ?

  ? 10 pièces de cuivre la portion. Mais comme il n’en reste pas tout à fait un bol, je te la fais au même prix que le rago?t de Gormund. ?

  élisabeth a lancé les pièces sur le plan de travail sans discuter. J’ai servi la portion. Elle a pris la cuillère, a go?té.

  Silence.

  Elle a pris une deuxième cuillère. Une troisième. Plus lentement.

  

  élisabeth a fixé la notification qui flottait devant elle. Les yeux verts se sont légèrement écarquillés.

  ? Attends. END plus deux ? Pendant une heure ? ?

  ? C’est ce qui est écrit. ?

  ? Avec des légumes ? Des légumes de base du marché ? ?

  ? Ce ne sont pas les ingrédients qui font le plat. C’est le cuisinier. ?

  Elle a reposé le bol vide et m’a regardé. Pas avec le regard distrait de tout à l’heure. Avec le regard de quelqu’un qui recalcule.

  ? ?a fait une semaine que je suis ici. Une semaine que je chasse du petit gibier dans la Forêt Est et que je le vends aux PNJ pour quelques pièces de cuivre. Des lapins, des faisans, parfois un sanglier si j’ai de la chance. Les marchands m’en donnent six à dix pièces par prise. C’est pas avec ?a que je vais m’acheter une deuxième dague avant la fin du mois. ?

  Elle a déposé deux lapins et un oiseau que j’imaginais être un faisan sur le comptoir, tout droit sortis de son inventaire.

  ? Tu pourrais faire quoi avec ?a ? ?

  J’ai regardé les lapins. Vraiment regardé. Avec les yeux d’un chef, pas ceux d’un joueur. La viande avait l’air fra?che, le pelage était intact — bon travail de chasse, pas trop ab?mé, propre. Le faisan était plus petit mais bien charnu.

  ? Lapin r?ti aux herbes. Avec du thym, un peu de romarin si j’en trouve, de l’ail, du sel. Sur un feu de bois, pas dans une marmite. Cuisson lente, peau croustillante. Le faisan, c’est plus délicat, mais un bouillon de carcasse avec les restes, ?a fait une base de soupe qui vaut de l’or. ?

  J’ai marqué une pause.

  ? Avec des ingrédients de gibier au lieu de légumes du marché, le Système devrait évaluer le plat différemment. Meilleure qualité d’ingrédients, meilleurs buffs. Probablement des buffs physiques — AGI, FOR — le genre de trucs que les combattants avaleraient sans réfléchir avant de partir en donjon. ?

  élisabeth me fixait. Je voyais les engrenages tourner derrière les yeux verts.

  ? Combien tu vendrais un truc comme ?a ? ?

  ? Trente pièces de cuivre la portion. Minimum. Quarante si les buffs sont bons. Un lapin, c’est quatre à cinq portions facile. ?a fait cent vingt à deux cents pièces par lapin. ?

  Le silence est revenu. Mais différent cette fois. C’était le silence d’une femme qui vendait ses lapins dix pièces à un marchand PNJ et qui venait de réaliser qu’il existait une alternative.

  ? J’ai un deal pour toi. Tu chasses. Tu m’apportes le gibier. Je cuisine. On partage les profits moitié-moitié. ?

  ? Moitié-moitié ? C’est moi qui risque ma peau dans la forêt. ?

  ? Et c’est moi qui transforme tes dix pièces de cuivre en deux cents. Sans moi, c’est du gibier. Avec moi, c’est un plat de qualité Excellent avec des buffs que personne d’autre dans cette ville ne peut offrir. ?

  élisabeth a croisé les bras. Geste qui a fait des choses à son décolleté que j’ai décidé de ne pas commenter. Pas par politesse — par instinct de survie. Cette femme avait une dague et visiblement peu de tolérance.

  ? Et si c’est dégueulasse ? ?

  ? Tu viens de manger ma soupe. ?

  ? … ?

  ? C’est ce que je pensais. ?

  Un sourire. Le premier vrai sourire que je voyais d’elle. Pas un rictus poli, pas une grimace amusée. Un vrai sourire, avec un coin de lèvre qui remontait plus que l’autre et une lueur dans les yeux qui disait ? d’accord, tu m’intéresses ?.

  ? Deal. Mais je go?te avant chaque vente. Contr?le qualité. ?

  ? évidemment. ?

  Elle a pointé les carcasses sur le comptoir.

  ? Les lapins, c’est pour demain matin. Le faisan aussi. Tu fais ce que tu veux avec. Mais attends. ?

  Elle a sorti sa dague et a dépecé rapidement un des lapins. Le résultat était correct mais sans plus.

  ? Je garde les peaux. ?

  J’ai stoppé son geste quand elle a approché du deuxième animal.

  ? Attends, je m’en occupe. ?

  J’ai sorti mon couteau et me suis occupé du deuxième lapin. Je n’avais pas la compétence Dépe?age, mais mon expérience de la vie réelle m’a permis de le faire avec facilité. Le résultat était parfait et la peau est restée dans un état impeccable.

  

  J’ai failli lacher la peau de surprise quand la notification est arrivée. élisabeth m’a regardé l’air de se demander de quelle planète j’arrivais.

  ? Ma compétence a gagné un rang. ?

  ? Ha ! Ok… ?

  Son expression n’était pas convaincue, mais elle n’a pas posé plus de questions.

  Je lui ai remis la peau et stocké les trois prises dans mon inventaire. Le Système les a enregistrées sans broncher — ? Lapin des plaines (x2) ?, ? Faisan des collines (x1) ? — avec une ic?ne de viande crue et un timer de fra?cheur qui égrenait les heures. Pas de problème de conservation pour cette nuit, mais demain soir ce serait une autre histoire.

  Puis elle s’est levée et s’est dirigée vers l’escalier qui menait aux chambres.

  ? Bonne nuit, cuisinier. ?

  ? Stéphan. ?

  Elle s’est arrêtée une seconde. Sans se retourner.

  ? Je sais. ?

  Et elle a disparu dans l’escalier avec le silence d’une éclaireuse qui n’a pas besoin de faire de bruit pour exister.

  * * *

  La chambre était petite. Un lit, un tabouret, une fenêtre qui donnait sur la rue principale. Les draps sentaient la lavande et le savon — une attention du Système qui m’a surpris. C’était le genre de détail qu’on ne remarque pas quand tout va bien, mais qui compte quand on est loin de chez soi.

  Je me suis assis sur le lit. Les ressorts ont grincé. Dehors, le village s’endormait — les voix des joueurs s’espa?aient, les lumières aux fenêtres s’éteignaient une par une, et la musique lounge de l’auberge en dessous se faisait plus douce, plus lointaine.

  J’ai ouvert ma fiche de personnage. Niveau 2. Vingt-sept points d’expérience en surplus qui attendaient sagement le prochain palier. 4 pièces d’or, 99 pièces d’argent et 28 pièces de cuivre — en comptant les ventes de soupe et en déduisant la chambre, les ingrédients du marché et le rago?t de Gormund que je regrettais amèrement. Deux titres. Une recette enregistrée. Et un deal avec une éclaireuse aux yeux verts.

  J’ai fermé la fiche.

  J’ai pensé à mon restaurant. Au service du vendredi soir. à Nadia qui hurlait les commandes et à Jean-Marc au comptoir avec son éternelle pinte de bière. à la quenelle qui n’a pas tenu. à mes mains qui ont laché.

  J’ai regardé mes mains. Les mêmes. Le Système avait recréé chaque cicatrice, chaque coupure, chaque br?lure ancienne. Vingt-trois ans de métier inscrits dans la peau. Ce soir, ces mains avaient cuisiné une soupe dans un monde virtuel, et le Système avait dit ? Excellent ?.

  Le sommeil est venu sans prévenir. Le Système ne m’a pas demandé si j’étais prêt — la fatigue m’a simplement pris, comme un courant tiède, et le monde s’est effacé.

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  * * *

  Le lendemain matin, je me suis levé avec une idée et zéro bon sens pour l’accompagner.

  L’idée : si je voulais vendre des plats, il me fallait un endroit pour les préparer et les servir. Le coin cuisine de Gormund, c’était bien pour expérimenter, mais c’était un recoin sombre au fond d’une auberge dont l’odeur de rago?t faisait fuir la moitié de la clientèle potentielle. Et surtout, les joueurs n’allaient pas entrer dans l’auberge pour acheter à manger — ils y entraient pour dormir, lire le panneau de quêtes, et repartir le plus vite possible avant que Gormund ne leur propose du rago?t.

  Non. Il me fallait un kiosque. Dehors. Près de la porte sud du village, là où tout le monde passe en sortant vers la Forêt Est. Là où l’odeur de ma cuisine serait le dernier souvenir qu’un joueur emporterait avant d’aller se battre contre des loups, et le premier qu’il retrouverait en revenant, affamé, blessé, et prêt à payer n’importe quoi pour un plat chaud.

  Le problème, c’est que je n’avais pas de kiosque. Pas de planches, pas de clous, pas de budget. J’avais un couteau médiocre, un tablier anti-taches, un briquet, et la détermination d’un quarantenaire en surpoids qui a décidé que le monde allait manger correctement, que ?a lui plaise ou non.

  J’ai passé la matinée à construire.

  D’abord, le comptoir. J’ai trouvé des planches derrière la forge de Grimwald — des rebuts, des chutes de bois que personne ne voulait. Grimwald m’a regardé les ramasser avec l’expression d’un homme qui essaie de comprendre pourquoi un autre homme s’intéresse à ses poubelles. Je lui ai dit que j’étais cuisinier. Il a cligné des yeux — même réaction que Gormund, décidément, la classe Cuisinier rendait tout le monde perplexe — et il m’a laissé prendre ce que je voulais. Il m’a même filé quelques clous et une poignée de chutes de métal pour caler le tout, grace à une conversation de trois phrases dont la dernière était :

  ? T’as qu’à prendre, c’est du rebut. ?

  Six planches solides, quatre pieds taillés dans des b?ches fendues, clouées ensemble à coups de pierre plate faute de marteau. Le résultat n’était pas élégant — les planches étaient brutes, non poncées, légèrement de travers — mais c’était stable. Un vrai comptoir. Avec une surface suffisamment plane pour poser des bols et découper de la viande sans qu’elle roule par terre. J’ai même réussi à fixer une demi-planche en surplomb pour faire un semblant d’auvent contre le soleil. C’était rustique. Brut de décoffrage, dans tous les sens du terme. Mais ?a ressemblait à quelque chose.

  Ensuite, le foyer. J’ai construit un cercle de pierres plates, empilées pour former un grill ouvert à hauteur de travail — pas un feu de camp au sol, un vrai foyer de cuisinier. J’ai passé quarante minutes à choisir les bonnes pierres — plates, stables, résistantes à la chaleur. Le genre de détail qu’un guerrier ne remarquerait jamais et qu’un cuisinier considère comme une question de vie ou de mort. Un foyer mal construit, c’est un feu inégal. Un feu inégal, c’est une cuisson ratée. Une cuisson ratée, c’est un plat médiocre. Et un plat médiocre, c’est la mort. La mienne, professionnellement. Celle du client, littéralement, vu les débuffs que le Système colle aux plats ratés.

  Enfin, la marmite. J’en ai trouvé une derrière l’auberge, dans ce qui servait de zone de déchets. Cabossée, noircie, avec une anse tordue. Gormund l’avait visiblement jetée. Je l’ai récupérée, nettoyée, frottée avec du sable et de l’eau pendant un quart d’heure, et elle est redevenue utilisable.

  Le résultat, vu de l’extérieur, ne payait pas de mine. Un comptoir en bois brut, un foyer de pierres avec une grille improvisée, une marmite cabossée et un seau d’eau propre. Pas d’enseigne, pas de menu affiché, pas de tabourets pour les clients. C’était le restaurant le plus modeste que j’avais jamais vu, et j’avais visité des gargotes à Montréal qui servaient de la poutine à trois heures du matin dans des conditions sanitaires que le ministère de la Santé préférait ignorer.

  Mais c’était propre. C’était fonctionnel. Et c’était positionné exactement là où je le voulais : à dix mètres de la porte sud de Heavenburg, juste à c?té du chemin qui menait à la Forêt Est. Chaque joueur qui sortait chasser passerait devant. Chaque joueur qui revenait passerait devant.

  * * *

  J’ai sorti le premier lapin de mon inventaire.

  La matière s’est matérialisée dans mes mains avec un poids satisfaisant — le Système gérait l’inventaire comme un menu déroulant, mais quand l’objet passait du virtuel au concret, il retrouvait sa réalité physique. Le pelage encore frais. Le corps souple. Un beau lapin des plaines, bien nourri, que l’éclaireuse avait tué proprement d’un coup derrière la nuque.

  Le dépe?age, d’abord. Le couteau en fer n’était pas idéal, mais mes mains savaient quoi faire. Vingt-trois ans à désosser des volailles, à parer des pièces de viande, à séparer les nerfs des tendons. Ici, dans le Système, la viande réagissait exactement comme dans la réalité — la résistance de la peau, le glissement de la lame le long de l’os, le bruit mat de la chair qui se sépare. Quelqu’un avait fait un travail remarquable sur la physique de ce monde. Probablement sans imaginer qu’un joueur l’utiliserait pour autre chose que du combat.

  

  J’ai assaisonné la viande. Sel, poivre — trouvés au marché pour trois pièces de cuivre —, thym des collines effeuillé, ail écrasé frotté directement sur la chair. Pas de marinade, pas le temps. Mais l’assaisonnement direct, si c’est bien fait, pénètre aussi bien.

  Puis le feu.

  J’ai allumé le foyer avec mon briquet à amadou. Les premières flammes ont pris dans le petit bois, hésitantes, puis se sont étalées aux b?ches plus grosses. La chaleur a commencé à monter. J’ai ajusté — repoussé une b?che qui br?lait trop vite, rapproché les braises du centre, créé une zone de chaleur uniforme. Le geste du cuisinier, pas celui du campeur. Un campeur veut des flammes. Un cuisinier veut des braises. La différence, c’est la patience et le contr?le.

  Le foyer de pierres maintenait la chaleur exactement comme je l’avais espéré — les pierres plates rayonnaient, régulaient la température, éliminaient les points chauds. J’ai senti le moment où le feu est passé de ? flammes ? à ? braises de cuisson ?, ce moment précis où la chaleur devient constante, prévisible, ma?trisée. Le moment où le feu arrête de br?ler et commence à cuisiner.

  

  Ma?trise du feu. Rang Novice. Trois pour cent de bonus, c’était modeste, mais c’était un début. Et la compétence montait par l’usage, pas par des points. Plus je cuisinerais au feu, plus elle progresserait.

  J’ai installé le lapin au-dessus des braises sur une broche improvisée — une branche de bois vert que j’avais taillée en pointe. Pas de grille, pas de r?tissoire, pas de thermomètre. Juste le feu, la viande, et mon instinct.

  Et ?a a marché.

  Au bout de cinq minutes, l’odeur a changé. Le thym a commencé à libérer ses huiles essentielles dans la chaleur, l’ail a doré doucement, et la peau du lapin a pris cette couleur ambrée, luisante, qui est la signature universelle de ? ?a va être bon ?. Le gras crépitait sur les braises en petits sifflements irréguliers, et des volutes de fumée parfumée montaient dans l’air de Heavenburg.

  Le premier joueur s’est arrêté au bout de sept minutes.

  Un guerrier. Niveau 4, hache en bois, armure en cuir qui avait connu des jours meilleurs. Il sortait de l’auberge, visiblement en route pour la Forêt Est, parce qu’il avait encore la marque de l’oreiller sur la joue et l’?il vitreux de quelqu’un qui n’a pas pris de petit-déjeuner. Il s’est arrêté net au milieu du chemin, a tourné la tête, et a regardé mon kiosque comme s’il venait de voir un mirage.

  ? C’est… c’est quoi ? ?

  ? Lapin r?ti aux herbes. Presque prêt. ?

  ? ?a sent… ?

  Il n’a pas fini sa phrase. Il n’avait pas besoin. L’odeur finissait la phrase pour lui.

  Un deuxième joueur s’est approché. Puis un troisième. Puis deux de plus. En moins de dix minutes, j’avais un petit attroupement devant mon comptoir — cinq joueurs qui regardaient un lapin r?tir sur un feu de braises avec la fascination de gens qui n’avaient jamais vu quelqu’un cuisiner.

  Dans ce monde, personne ne cuisinait. La nourriture, c’était des rations de route achetées chez les marchands PNJ, le rago?t de Gormund, ou des baies ramassées en forêt. Personne n’avait jamais vu un joueur — un être humain, pas un PNJ — préparer un plat à la main, en temps réel, avec des gestes qui avaient l’air de vouloir dire quelque chose.

  Le lapin était prêt. J’ai retiré la broche du feu, posé la pièce sur le comptoir, et j’ai tranché. Cinq portions nettes, régulières, chacune avec sa part de cuisse ou de rable, sa portion de peau dorée, son brin de thym.

  

  Le Système a hésité. Encore. Comme hier avec la soupe, les points de suspension ont défilé lentement, un par un, comme si l’algorithme cherchait dans une base de données qui n’avait pas de réponse pré-formatée pour ? lapin r?ti à la broche par un chef professionnel avec un couteau en fer et un foyer en pierres ramassées ?.

  

  Cent quarante-deux points d’expérience. En ajoutant les vingt-sept que je tra?nais depuis hier soir, ?a faisait cent soixante-neuf. Le seuil du niveau 3 était à cent vingt-cinq.

  

  Niveau 3. En deux jours. Avec une soupe et un lapin.

  Les cinq joueurs devant mon comptoir avaient tous lu les notifications. La cascade de DING avait attiré l’attention de deux autres passants qui s’étaient ajoutés au groupe, et sept paires d’yeux me fixaient avec l’expression de gens qui viennent de découvrir l’électricité.

  ? AGI plus trois ? Sérieux ? ?

  J’ai distribué mes points pendant qu’il bavait devant le lapin. Trois en DEX — toujours la DEX, c’est la loi — et deux en INT. La même répartition qu’au niveau 2. Les vieilles habitudes.

  ? Trente-cinq pièces de cuivre la portion. ?

  J’ai vendu les cinq portions en quarante-cinq secondes.

  * * *

  J’ai sorti le deuxième lapin. Puis le faisan.

  Le faisan, c’était plus délicat. Plus petit, plus maigre, une chair qui se dessèche vite si on ne fait pas attention. Je l’ai découpé en morceaux — les blancs séparés des cuisses, la carcasse réservée pour le bouillon — et j’ai fait r?tir les cuisses directement sur les braises, enveloppées dans des feuilles de thym. Les blancs, je les ai gardés pour un bouillon de carcasse que j’ai fait mijoter dans la marmite avec des légumes du marché. L’odeur du bouillon a fait le reste — une odeur plus subtile que le lapin r?ti, plus profonde, le genre d’odeur qui s’infiltre dans les narines et qui dit ? rentre chez toi, assieds-toi, repose-toi ?.

  Les portions se vendaient aussi vite que je les découpais. Des joueurs que je n’avais jamais vus s’arrêtaient, attirés par l’odeur, regardaient les buffs affichés au-dessus de mon comptoir — le Système avait généré une espèce de panneau flottant avec les effets du dernier plat, comme un menu holographique que je n’avais pas demandé — et sortaient leurs pièces sans discuter.

  Le bouillon de faisan, je l’ai vendu cinq pièces la tasse. Huit tasses. Quarante pièces. Le genre de revenu qu’un guerrier met deux heures à gagner en vendant des peaux de loup.

  C’est en servant la première tasse que le Système a réagi.

  

  

  élisabeth est revenue en début d’après-midi avec trois nouveaux lapins et un sourire carnassier. Elle a posé les prises sur le comptoir, a balayé du regard les clients qui faisaient la queue — oui, une queue, devant mon comptoir de planches brutes — et a haussé les deux sourcils.

  ? Pas mal pour trois planches et un tas de cailloux. ?

  ? Un foyer de pierres sélectionnées avec soin, un comptoir en bois de récupération artisanale, et une marmite restaurée à la main. Un peu de respect pour l’établissement. ?

  Elle a ri. Un vrai rire, bref, sincère, le genre qui lui échappait avant qu’elle puisse le rattraper. Puis elle s’est penchée par-dessus le comptoir pour inspecter le bouillon qui mijotait.

  ? Contr?le qualité. ?

  J’ai servi une tasse. Elle a go?té. Le silence, encore. Celui que je commen?ais à reconna?tre.

  ? Bon. Je vais chercher le reste. ?

  Et elle est repartie vers la forêt.

  J’ai cuisiné les trois nouveaux lapins dans la foulée. L’après-midi est passé en un flou de fumée, de gras qui crépitait, de pièces de cuivre qui s’empilaient dans mon inventaire et de joueurs qui repartaient vers la forêt avec un buff AGI +3 et le sourire de gens qui venaient de manger un vrai repas pour la première fois depuis leur arrivée dans le Système.

  En fin d’après-midi, il ne restait plus rien. Cinq lapins, le faisan, vingt-trois portions vendues au total. Le feu était éteint, le comptoir était vide, et j’avais les bras fatigués.

  J’ai fait les comptes.

  Dix pièces d’argent et vingt pièces de cuivre. En une journée. Avec des lapins et un faisan.

  J’ai sorti ma calculette mentale. Cinq lapins à cinq portions, trente-cinq pièces de cuivre la portion, plus les cuisses de faisan r?ties et les huit tasses de bouillon. Total brut : mille vingt pièces de cuivre. Moitié-moitié avec élisabeth : 510 PC pour elle, 510 pour moi. En déduisant les ingrédients du marché — le thym, l’ail, le sel, le poivre, plus un sac de carottes et des oignons pour la base du bouillon, une vingtaine de pièces en tout — ?a me laissait un bénéfice net de 490 PC.

  élisabeth, qui vendait ses lapins dix pièces au marchand PNJ, venait de gagner 510 PC sans lever une dague de plus que d’habitude.

  * * *

  élisabeth est rentrée à la tombée de la nuit. Je l’attendais devant le kiosque, assis sur une pierre à c?té du foyer éteint.

  Je lui ai tendu sa part. Elle a compté. Recompté.

  ? … Tu te fous de moi. ?

  ? Les chiffres ne mentent pas. ?

  Elle a rangé les pièces dans son inventaire sans un mot. Puis elle m’a regardé.

  ? T’as pris un niveau aujourd’hui. ?

  Ce n’était pas une question. Les éclaireuses, apparemment, remarquent les détails.

  ? Niveau 3. En cuisinant du lapin. ?

  ? … En cuisinant du lapin. ?

  Un silence. Pas gênant. Le genre de silence entre deux personnes qui viennent de réaliser qu’elles fonctionnent bien ensemble et qui ne savent pas encore quoi en faire.

  ? Le buff AGI. Les joueurs en parlent en forêt. Un archer m’a demandé si je savais d’où ?a venait. ?

  ? Qu’est-ce que tu lui as dit ? ?

  ? Rien. Je suis une éclaireuse. Je n’ai pas à faire ta pub. ?

  Mais elle souriait en le disant.

  Elle a tourné les talons vers l’auberge, puis s’est arrêtée.

  ? Demain, j’irai plus profond dans la forêt. Il y a du gibier plus gros vers l’est, mais c’est niveau 5-7. Si tu veux des ingrédients intéressants, il va falloir que quelqu’un aille les chercher. ?

  Elle m’a regardé par-dessus son épaule.

  ? Ou alors, tu pourrais venir voir par toi-même ce qu’il y a dans cette forêt. Tu sais… un cuisinier devrait conna?tre ses ingrédients à la source, non ? ?

  Et elle a disparu dans l’auberge.

  J’ai rangé mon comptoir. éteint les dernières braises. Nettoyé ma marmite. Les gestes du soir, ceux qu’on fait après le service, quand le dernier client est parti et que le restaurant est vide et que les mains travaillent toutes seules pendant que la tête pense à demain.

  J’ai regardé mon couteau de cuisine en fer. Trois à quinze points de dégats. Qualité médiocre.

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