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Chapitre XXIX

  XXIX

  Se cacher, fermer les yeux, retenir sa respiration. Et lancer le volant.

  L’objet long et incurvé s’échappa de sa main à peine l’avait-elle lancé. Il tournoya dans ce même sifflement atroce qui manqua de lui vriller les tympans. Elle ne put s'empêcher de mettre ses mains sur ses oreilles, tout en elle se secoua. Il dessina des cercles de plus en plus resserrés et rapides, au point que ses yeux ne pouvaient plus le capter. Elle serra les dents pour ne pas hurler sous la pression du bruit infame contre son crane, et ferma les yeux, les muscles contractés au point d’en faire des crampes. Elle attendit ce qui lui parut un temps infini.

  Au moment ou le sifflement s’arreta, un éclair blanc tonna si violent derrière ses paupières qu’il lui sembla s’être abattu directement sur elle. Elle se releva brusquement, ses yeux fermés mais br?lants, avec la sensation persistante qu’ils avaient été carbonisés. Elle avan?a tout droit.

  — Bonjour, Hors-lieu. J’ai besoin que tu me ramènes chez moi, lan?a-t-elle.

  Elle était s?re que si elle ouvrait les yeux maintenant, elle ne trouverait rien devant elle. Il ne répondit pas immédiatement. Elle pensa qu’elle l’avait peut-être froissé en n’effa?ant pas sa présence avec la poudre de Rhode.

  — AUGU…RE, finit-il par croasser.

  Il imitait la voix de Rhode, avec une approximation dérangeante, comme pour souligner qu’elle n'était pas lui.

  — C’est moi, Pimprenelle. Considère moi comme Augure pour ce voyage.

  Elle sentait son visage énorme à quelques millimètres du sien. Il n’avait pas d’odeur. Mais le bruit que fit sa bouche quand il la décolla, un floc mouillé, suffisait à imaginer son sourire derrière. Un frisson lui remonta l’échine. Ce bruit était le même que celui de la rivière dans le jardin de Rhode, lorsqu’elle s’y était noyée. Elle ne comprenait pas comment elle ne l’avait pas reconnue plus t?t, cette sensation de monde qui se déchire, celle-là même que le Hors-lieu laissait derrière lui.

  — Hors-lieu, je monte.

  Elle leva les mains calmement, sentit sa fourrure rêche et dure comme celle d’une vieille chèvre, les os pointus de son bassin. Elle se hissa, les mains fermement accroché à sa longue crinière. Elle ne tremblait pas.

  Ses yeux s’ouvrirent, et le monde tourna. Un basculement total, un renversement de chaque direction, comme si les lois s’étaient dissoutes. Elle se sentit ne plus être. Comme si elle pouvait très bien se trouver là, ou ailleurs, ou entre les deux, dans la mince fissure entre deux réalités qui ne se supportaient pas. Un lieu fondamentalement impossible pour un humain, et voilà que son esprit gonflait, prêt à exploser.

  Elle ne voyait pas, et pourtant le cou de la créature se tordait sous ses mains à un angle si absurde qu’il s’imposait à elle malgré tout. L’instant d’après, elle ne vit que ses yeux la transpercer, s’ouvrir dans les siens. Ses yeux atroces. Des pupilles diffractées, éclatées comme du verre brisé, ouvertes trop grands jusqu’à dévorer le blanc. C’était comme si elle tombait dedans, se faisait avaler. Sa tête se fendit d'un sourire d’humain, aux dents plates et alignées. Le décalage si grand entre lui et son être même la tuait sur place. Mais soudainement, sa tête s’approcha de ses mains dans un mouvement si rapide que ses yeux ne purent pas le saisir. Sa gueule s’ouvrit, et les dents claquèrent sur sa chair dans un silence total.

  Puis de l’herbe. Son visage heurta contre le sol. Elle gémit, sans voix. Un froid qui tenait de la mort la traversait, comme si c’était elle même que son corps venait de traverser et laisser dernier lui un sillage de vide. Le monde s’était reconstitué.

  Elle inspira une bouffée courte, et fut prise de violents spasmes qui plia tout entier son corps en deux. Son ventre se contracta si fort qu’elle crut sentir ses organes se tordre et s’enflammer. Son estomac n’avait rien à vomir, mais cela n’empêcha pas son corps d’essayer. Elle se mit à genoux, ses mains couvrant son visage, ses yeux exorbités d’effroi, incapables de cligner. Elle était vivante, et cette pensée seule calma le pire des tremblements.

  Ce fut alors qu’elle sentit une étrange sensation d’air frais glissant et précis comme un cheveux rasant le haut de son doigt. Son regard s’abaissa lentement vers sa main gauche, à son annulaire. Une douleur blanche explosa. Du sang, du sang partout sur elle. Le Hors-lieu lui avait arraché les deux phalanges. Elle plaqua aussit?t sa main contre sa bouche, étouffant un hurlement qui lui déchira pourtant la gorge. Tout son doigt avait été déchiré, des restes de nerf pendait, le sang s'échappait de son corps comme le flot coulant de la bonde d’un tonneau.

  Elle contracta aussi fort qu'elle le pouvait ses paupières, tentant de s’ancrer dans l’action, d'empêcher son esprit de se disloquer. Elle déchira un morceau de sa tunique avec la petite lame logée dans sa bague, la plus facile d’accès pour elle. Ses doigts tremblaient si fort qu’il lui était difficile de tenir correctement le tissu. Elle épongea le gros du sang et pressa son doigt pour stopper l’hémorragie. Un cri lui échappa, la douleur la traversa d’un bout à l’autre. Elle pressa encore, les dents serrées à s’en fendre, des larmes br?lantes brouillant sa vue. Le vert du sol virait au rouge. Entrecoupée de gémissements hachés et bruyants, elle défit sa ceinture d’une main à sa taille, et fit un garrot à son poignet gauche. Se lever fut un supplice, mais elle réussit tout de même à le faire. Ses jambes ne l’abandonnèrent pas cette fois-ci, et elle souligna mentalement cette chance. Un rapide cou d'?il alentour lui suffit pour se repérer. Les petites ?les nervurées de ruisseaux dans la brume du matin : elle était au trois moulins.

  Le glas du matin la prenait au os, et dans la hate, elle n’avait pas pris son par-dessus en cuir. Son corps dépensait une quantité d’énergie folle pour la maintenir debout : elle s’évanouirait avant de trouver le logis le plus proche. Ce constat fit na?tre un vent de panique qui la submergea.

  Elle inspira profondément avant de se mettre en marche.

  — Pluton !

  Sa voix se fracassa contre les monts vides. La maison basse la plus proche était à moins d’un kilomètre.

  — Pluton ! l'appela-t-elle de nouveau, s’écorchant un peu plus la voix.

  D’ordinaire, il laissait ses odeurs partout, il était impossible de le perdre.

  — Pluton… cracha-t-elle plus bas, comme si le nom pouvait encore la tenir droite.

  à l’orée des bois, ceux dont le sol est fait de monticules de mousses humides, la douleur se mit à pulser plus fort dans sa main, lui arrachant un juron. Elle saignait moins, mais elle avait trop perdu, et sa tête se faisait déjà plus lourde.

  This book was originally published on Royal Road. Check it out there for the real experience.

  — Je suis Pimprenelle des monts sauvages. Je suis une Dr?le qui aurait d? s'enfuir avec sa voisine lorsqu'elle le put., murmura-t-elle.

  Elle articulait chaque mot, chaque syllabe lentement, comme on plante des clous pour garder son esprit éveillé.

  — J’aurais aussi d? l'écouter lorsqu’elle m’a dit à… Luthérel, que partir de chez soi par curiosité avide… n’était pas une raison. Suffisante.

  Sa vision se brouillait, elle n'avan?ait désormais plus qu’à la mémoire et à l’odorat, cherchant la boue et les champignons qui couvrait la maison basse. Son c?ur ralentissait en même temps que le rythme de ses pas.

  — Il m’a mangé le doigt.

  Son corps la menait seule vers le logis alors qu’elle continuait de parler pour elle-même. Les tremblements s'intensifiaient, la panique s’ancrait à mesure qu’elle réalisait. Il m’a mangé le doigt. Elle remarqua à peine qu’elle arrivait dans le champ de boue, les petits champignons cerclant comme un rond de sorcière l’entrée de l’abri. Elle poussa d’un geste vif la trappe, et s’engouffra sous la terre, glissant à peine sur les marches raides. Tout était si naturel et ancré qu’elle ne s’étonna pas de la prouesse que son corps venait d’accomplir.

  Elle défit le pansement imbibé et dégoulinant de brun dans la salle d’eau attenante à la cuisine. Elle rin?a la plaie, pris deux ou trois comprimés de plantes calmantes qu’elle macha cru. Elle enroula la tête arrachée de son doigt dans de larges feuilles huileuses et collantes, qu’elle fixa avec un gluant. Elle enroula le tout de bandes grises, avant de se diriger de nouveau vers la cuisine, d’attraper tout ce qui était mangeable et buvable dans l’instant, puis s’effondra sur le lit.

  Elle perdit connaissance dans la minute qui suivit.

  *

  La douleur lancinante la réveilla au c?ur de la nuit. Dans l’entrée, les petites lumières bleues des champignons dansaient doucement, jetant sur les murs des reflets mouillés. Il y avait quelque chose de profondément rassurant dans cette vision. Son épaule tirait et la douleur à son doigt lui retournait l’estomac, mais elle était chez elle. Alors qu’elle se redressait péniblement sur le lit, une silhouette familière se dessina dans l’ombre.

  — Pimprenelle, tu es réveillée !

  Vinciane se hatait, un bol de soupe fumante serré entre ses mains.

  — Quelle heure est-il ? demanda-t-elle sans étonnement, la voix rauque, à peine audible.

  — Tard, le soleil s’est couché depuis plusieurs heures. Tu as de la chance que je dorme tout le temps ici, tu as lavé ta plaie comme un cochon. Regarde ?a.

  Pimprenelle baissa les yeux vers le bandage à moitié défait. L’odeur était infecte.

  — ?a pue.

  — évidemment que ?a pue, tu l’as nettoyé n’importe comment ! Bois ?a, sinon ?a s’infectera et des petits vers mangeront le reste de ta main, ajouta Vinciane avec un sourire sardonique.

  — Ah tais toi, garce ! Tu vas me faire vomir. Donne-moi le bol.

  Vinciane lui tendit la soupe, avec deux calmants. La chaleur du bois contre ses paumes détendit un peu ses muscles. Elle avala les plantes sans discuter. Le naturel de son amie la rassura assez pour qu’elle se persuade que tout était terminé.

  — Tu as le reste de ton doigt, ou pas? Je n’ai rien vu dans la salle froide.

  — Non. Il a été mangé.

  — Tant mieux, souffla-t-elle. Ce sera plus simple.

  Pimprenelle releva la tête.

  — Appelle Gare-à-ta-peau, va falloir trancher nettement pour éviter la nécrose avant de cautériser la plaie.

  — Je peux m’en occuper, j’ai déjà cautérisé une plaie.

  — Couper les lambeaux de muscles et de nerfs aussi ?

  Vinciane prit un air faussement vexé. Elle n’était pas le moins du monde dégo?tée ou gênée par les mots crus de Pimprenelle, ils produisaient presque l’effet inverse. Elle avait retrouvé le rose de ses joues depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu. Mais une nouvelle mèche blanche fendait ses cheveux blonds. Elle ne l’avait pas avant d’avoir quitté les Thymes.

  — Je chercherais Gare-à-ta-peau. Mais tu me permettras de cautériser la plaie ! insista-t-elle.

  — à la bonne heure, marmonna-t-elle mollement. Et tu n’as pas vu Pluton ?

  — Si, dehors. Il t’a senti. Faut dire qu’il n’y a pas que ta main qui pue. J’ai eu de la peine à reconna?tre ton odeur, tu sens la montagne, et… la mort.

  Pimprenelle but une gorgée pour seule réponse.

  — Tu as une tête à l'avoir vu, du moins. Je reviens dans moins d’une heure. Et bois bien tout.

  — Va t’en.

  Vinciane reparti aussit?t, ses lourdes boucles rebondissant entre chacun de ses mouvements.

  Une soupe de courge... la simplicité de ce repas apaisa quelque chose en elle. Les plantes firent rapidement effet, et elle ne lutta pas lorsque le sommeil l’emporta de nouveau. Elle ne se réveilla qu’un certain temps plus tard, qu’aux sons d’une voix grave et de pas lourds.

  — Ce logis à franchement besoin de travaux, ces marches sont infernales !

  Tous ses voisins avaient leurs spécificités, et une expertise dans un domaine. Pimprenelle dénichait et vendait ses trouvailles à Chantoiseau, Garlopeau ou “Gare-à-ta-peau” comme le nommait les deux amies, offrait ses services en médecine, et Vinciane était son apprentie.

  — Où est la malade ?

  — à gauche, là, répondit sa voisine.

  Pimprenelle était assise, les yeux collés de fatigue, la bouche tordue à l’envers, concentrée sur ce qui allait suivre. L’odeur du médecin se répandit aussit?t dans l’espace clos : un relent lourd de tabac de mauvaise facture et de feuille de ma?s br?lée. à sa bouche pendait une gitane jaune, cigarette devenue signature, et que les années n’avaient jamais corrigée.

  — Merci d’être venu, Garlopeau.

  — Les Dr?les serviables ne sont pas si rares. (Il fit une pause, tira l’air sur sa cigarette). Tu sais que tu es mourante ? Ton corps est…

  — Oui. C’est pour ?a que je suis revenue sur le territoire, c’est d? à vie grégaire. Les étoiles me l’ont confirmé, trancha-t-elle.

  — Je n’aurais pas parié sur ?a. Ton corps semble empoisonné.

  — Je n’ai pas mal interprété. Vois mon doigt, plut?t.

  Garlopeau s’installa sur le bord du lit, sa bedaine débordant sur ses larges cuisses. Ses cheveux épais, attachés par une baguette, et sa barbe tressée et ornée encadraient son visage marqué par l’age. Pimprenelle avait une confiance aveugle en lui, malgré sa réputation très contestée à Chantoiseau, il était plut?t per?u comme un vieux sorcier ou un rebouteux. Il fron?a ses longs sourcils filasse broussailleux à la vue de la main de Pimprenelle, une fois le bandage enlevé.

  — J’en ai assez vu. Tu n’es pas paralysé ?

  — Non.

  — Alors à la cuisine. Vinciane ! Fait de la place, et aseptise tout l’endroit. La pompe est dans l’entrée, j’ai déjà préparé le mélange, tu n’as qu’à secouer.

  Il se leva plus rapidement qu’il ne s’était assit, jeta sa gitane dans la poubelle de chambre, et se dirigea vers la salle d’eau, les mains dans ses sacoches qui pendaient à sa ceinture.

  Une fois que Garlopeau eut terminé de laver la plaie, la suite était allée très vite. Il lui avait appliqué une pommade qui avait anesthésié ses nerfs, puis tranché rapidement et froidement son moignon avec une grosse lame. Elle avait hurlé lorsque Vinciane l’avait brulé au fer pour refermer la plaie. L’opération eut pris moins de quelques minutes au total.

  Quand ce fut terminé, Pimprenelle se tenait debout.

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